UNE ENTREPRISE N’EST PAS UNE ÎLE

NATHALIE PETROWSKI LA PRESSE

Édition du 26 février 2017, section ACTUALITÉS, écran 6

Habituellement, les chefs des grandes entreprises travaillent dans des tours et n’en descendent pas pour venir à la rencontre de leurs visiteurs. Ils envoient plutôt à leur place leur conseiller en communications ou leur adjoint. Ce sont des gens occupés dont le temps est compté.

Rue du Havre, de l’autre côté de la vitre du hall d’entrée de Gaz Métro où j’attendais pour mon rendez-vous, j’ai cru apercevoir l’adjointe de Sophie Brochu qui s’avançait vers moi.

Elle était emmitouflée dans une tunique en laine blanche, le visage à moitié caché par un gros foulard bleu. Mais lorsqu’elle a actionné le mécanisme pour m’ouvrir, j’ai réalisé que ce n’était pas du tout l’adjointe, mais bien Sophie Brochu elle-même qui était descendue de sa tour. « Excusez-moi, je suis complètement scrap », a-t-elle lancé en guise de préambule, ajoutant qu’elle avait bien failli me recevoir en pyjama tant elle était congestionnée.

Le ton venait d’être donné : celui d’une chef d’entreprise pas tout à fait comme les autres, qui ne semble pas avoir laissé le pouvoir ni le prestige de la fonction qu’elle occupe lui monter à la tête ni lui décoller les pieds du plancher.

À n’en point douter, Sophie Brochu, 53 ans, est une chef d’entreprise singulière. Et cette singularité, pétrie d’une bonne dose d’humilité mêlée à un humanisme pragmatique, Sophie Brochu en a fait une éclatante démonstration récemment au Cercle canadien de Montréal.

Devant une salle de gens d’affaires, elle avait été invitée à y prononcer un discours qui fut des plus étonnant, du moins de la part d’une chef d’entreprise. Celle qui préside aux destinées de Gaz Métro depuis 2007 et qui n’avait pas montré son texte aux membres de son C.A. au préalable a, entre autres, osé critiquer les politiciens, remettant en cause « ces leaders en ascension qui prétendent redonner une voix aux citoyens et qui ont invariablement des politiques qui ont pour effet de les diviser davantage ».

Mais surtout, elle a plaidé pour un capitalisme plus doux et plus humain et demandé à ses semblables entrepreneurs de chercher un profit raisonnable, plutôt que le profit maximum, « en laissant aller quelques points de rendement ».

« Si on disait que l’argent était le nerf… de la paix, de la paix sociale », a-t-elle ajouté.

De la part d’une présidente qui gère une entreprise aux actifs de 7 milliards, c’était pour le moins audacieux. Mais Sophie Brochu refuse de voir la moindre audace dans sa démarche. Pour elle, ce discours était non seulement le fruit d’une réflexion normale entamée depuis un certain temps, mais le reflet de propos que bien des chefs d’entreprise auraient pu tenir.

La veille de notre rencontre, elle a demandé par l’entremise d’une adjointe qu’on oublie son discours et qu’on parle plutôt de Soupe pour elles, un vaste rassemblement qu’elle prépare pour le mercredi 1er mars sur l’Esplanade de la Place des Arts. Ce jour-là, Sophie Brochu espère accueillir mille femmes du milieu des affaires qui vont prendre une soupe dehors en solidarité avec les femmes sans abri. Encore plus important, elle espère récolter 200 000 $ pour le remettre à neuf organismes qui s’occupent des femmes en situation de grande précarité. Au moment de notre entretien, elle avait déjà amassé 160 000 $ et espérait récolter le reste chez les citoyens ordinaires, invités eux aussi au rassemblement.

Dans un milieu où les collectes de fonds caritatives ont pour décor des bals et des cocktails dînatoires et où on s’intéresse rarement aux femmes sans abri, la soupe populaire de Sophie Brochu tranche de manière rafraîchissante.

ATYPIQUE

En un sens, ce que la PDG de Gaz Métro a entrepris avec Soupe pour elles, dont elle a organisé la première édition en 2015, n’est que l’application pratique du discours qu’elle a prononcé au Cercle canadien. Sans qu’on puisse voir en elle une gauchiste – après tout, elle se dit capitaliste et son salaire annuel dépasse le million –, Sophie Brochu demeure atypique dans son milieu. Impossible de ne pas voir qu’il y a chez cette fille de Lévis une réelle préoccupation pour les questions sociales et pour les plus démunis. Et n’allez pas croire qu’il s’agit d’un calcul en prévision d’un éventuel saut en politique. 

« La politique, jure Sophie Brochu, ce n’est pas pour moi. Mais ce qui m’étonne, c’est que sous prétexte que je viens du monde des affaires, quand je prends la parole, les gens pensent automatiquement que je veux faire de la politique. »

« Pourquoi est-ce qu’un chef d’entreprise n’aurait pas le droit d’avoir des idées et des convictions sans qu’il y ait d’autres buts que de les exprimer ? »

— Sophie Brochu, PDG de Gaz Métro

En sortant de l’ascenseur, devant l’immense verrière du siège social de Gaz Métro, avec sa vue imprenable sur La Ronde et la Rive-Sud, Sophie Brochu m’indique d’un côté Hochelaga-Maisonneuve et, de l’autre, Ville-Marie, deux quartiers qui chaque jour, à travers les vastes baies vitrées de son bureau, sont un rappel d’une pauvreté endémique sur laquelle elle refuse de fermer les yeux. « Parce que si nous ne nous occupons pas de ceux qui n’ont rien à perdre, non seulement nous allons les perdre, mais comme communauté, nous perdrons tout », dit celle qui a conseillé à ses semblables d’être « moins obnubilés par le prochain trimestre et davantage par la prochaine génération ».

« QUELQU’UN QUI AIME LE MONDE »

Née à Lévis, fille d’un entrepreneur qui a débuté dans les assurances avant de lancer la salaison Brochu-Lafleur, devenue par la suite Lafleur et rachetée par Olymel, Sophie Brochu a grandi à l’ombre de la raffinerie Ultramar entre deux cloîtres : le Précieux-Sang et les Sœurs grises. Elle n’a pas aimé l’école, s’est rattrapée au cégep, grâce au théâtre et aux ateliers donnés par l’acteur Denis Bernard et, à l’occasion, par nul autre qu’un illustre inconnu du nom de Robert Lepage.

Mais le plaisir qu’elle a pris au cégep, elle le doit à John Gallagher, un Irlandais francophone de Québec dont elle est tombée amoureuse à 16 ans et avec qui elle est encore, 40 ans plus tard. C’est grâce à lui qu’elle s’est présentée aux auditions du Conservatoire d’art dramatique de Québec. Acceptée en interprétation, elle est pourtant partie au bout d’un an. « Parce que je n’avais pas le talent qu’il fallait et que je n’étais pas prête à crever de faim pour mon art, mais aussi parce que j’ai compris que ce qui m’attirait, ce n’était pas le métier d’actrice, mais de pouvoir partager le quotidien de cette bande d’artistes. »

« Je suis à la base quelqu’un qui aime le monde et le travail en équipe. »

— Sophie Brochu

Après avoir étudié en économie à la faculté des sciences sociales de l’Université Laval et s’être découvert une passion pour l’énergie, elle a amorcé sa carrière en 1987 à la Société québécoise d’initiatives pétrolières (la SOQUIP), où elle est restée une dizaine d’années avant de se joindre à Gaz Métro en 97, où elle venait d’être recrutée par son mentor, Robert Tessier. C’est là que la fille d’équipe s’est mise à gravir les échelons de l’entreprise jusqu’à en devenir la grande patronne en 2007, mais toujours avec la conscience aiguë que l’entreprise n’est pas une île, « c’est un milieu de vie qui doit participer à sa communauté », rappelle-t-elle. Et, selon elle, s’occuper de sa communauté, c’est s’occuper de sa base la plus mal prise et la plus mal en point.

« Des fois, dit-elle, j’ai le sentiment qu’on vit dans une bulle, au Québec. Nous sommes une société égalitaire où les écarts entre riches et pauvres sont moins prononcés qu’ailleurs, mais nous ne sommes pas à l’abri des dérives et des drames comme ce qui s’est passé à la Grande Mosquée de Québec. Nous devons rester vigilants, nous occuper de notre monde et leur donner du travail. L’emploi, c’est la base de tout. »

Un monde où les actions montent quand il y a des mises à pied, Sophie Brochu n’en veut plus. Mais un monde où les entreprises ne craignent pas de montrer un visage plus humain, non seulement elle en rêve, mais elle croit que c’est par là qu’apparaîtra la lumière au bout du tunnel. En attendant que l’avenir lui donne raison, Sophie Brochu vous invite mercredi midi sur l’Esplanade de la Place des Arts à prendre une soupe en signe de solidarité avec toutes celles qui, parfois, n’ont même pas les moyens de s’en payer une.

SI SOPHIE BROCHU ÉTAIT...

UNE VILLE

Elle ne serait pas une ville, mais un village au bord de la mer comme Métis-sur-Mer.

UNE INVENTION

Le livre, parce que c’est la base de la communication et l’outil par excellence de la démocratie.

UN REMÈDE

L’emploi, parce qu’il donne aux êtres humains de la dignité, leur permet de nourrir leur famille, de caresser des rêves et d’avoir confiance en l’avenir.

UNE IDÉE POLITIQUE

Des garderies accessibles aux gens qui en ont le plus besoin, parce que l’égalité des chances commence dès la petite enfance.

UNE PIÈCE DE THÉÂTRE

Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, parce que dans cette pièce, ce n’est pas au plus fort la poche.

UN ÉDIFICE

Un pont entre les solitudes.

UN PERSONNAGE DE L’HISTOIRE

Sa grand-mère paternelle, qui a eu 14 enfants, une force de la nature pourvue d’une inépuisable énergie.

UN PERSONNAGE AU THÉÂTRE

Le banc dans En attendant Godot pour écouter ce que les deux vagabonds se disent.

UNE ÉNERGIE

Le soleil, qui donne la vie et sans lequel sa passion pour son potager ne saurait être assouvie.

UNE RÉVOLUTION

L’accès à l’éducation pour tous, devenu une réalité pendant la Révolution tranquille.